mardi 17 avril 2018

les oranges amères

La saison des oranges est en train de finir au Kasaï, mais sur ma colline elle est déjà depuis longtemps perdue dans le passé parce que nous les cueillons et les mangeons vertes. Chez nous je n’ai jamais vu d’orange vraiment orange, c’est à se demander si le logo kasaïen de l’opérateur téléphonique Orange ne devrait pas être vert pomme !

Pourquoi ? Non pas que ce soit une espèce d’agrumes particulière ; non pas qu’elles soient meilleures quand elles sont acides et amères ? C’est simplement que si nous voulons en manger il faut les cueillir avant maturité, sinon les passagers (mots pour désigner les passants piétonniers ou cyclistes de notre piste), les villageois, les enfants des écoles, nos hôtes se servent allégrement comme Adam et Eve au milieu du Jardin.

Si nous les cueillons avant maturité, nous devons les manger avant maturité parce que nos moyens de conservation sont limités.

Mais cessons de nous plaindre. Je pèle gentiment mon orange, je la coupe en dés, je verse une généreuse couche de sucre par-dessus et, si j’ajoute quelques rondelles de bananes, ma colline s’appelle Eden.


dimanche 15 avril 2018

l'alambic à prières



Pendant quelques semaines un nouvel objet liturgique a occupé une belle place dans l’oratoire de ma communauté au Congo. C’était un gros sac en plastique imitation jute, qu’on utilise ici pour mettre tout ce que l’on transporte vers le marché, ou du marché à la maison : le charbon de bois, les farines, le maïs ...

Il se trouvait droit sur ma trajectoire diagonale lorsque je m’asseyais à ma place devant le tabernacle. La première fois que je l’ai vu, il a heurté mes yeux toujours à l’affût, soit d’une beauté à admirer, quand je vais bien, soit, quand je suis mal tourné, d’un sujet de mécontentement décoratif. Ce sac, si nul, si commun, si banal, que faisait-il là ? Il eut d’abord l’heur de m’agacer. Puis, lui et moi, nous nous sommes apprivoisés, il m’a appris à mieux prier, et j’ai regretté que samedi dernier il soit parti au feu.

Le jour de la fête des Rameaux, nous avons organisé le traditionnel Grand Pèlerinage des Jeunes. Ils sont arrivés par milliers des quatre coins de l’horizon vers notre Colline. Dans la chapelle mariale, fermée à clés mais largement ouverte à ses quatre faces grillagées, ces garçons et ces filles ont jeté qui un billet de 20 centimes, qui un papier griffonné d’une intention de prières : pour un papa malade, une petite sœur qui va faire son diplôme d’Etat, une maman en voyage, un ami amoureux, un avenir incertain...

Après le pèlerinage, nous avons recueilli tout l’argent dans un petit sac, et toutes les prières dans un grand. Et notre communauté a distillé ces cris de la terre vers la Paix du ciel, dans un alambic mystérieux.



dimanche 8 avril 2018

un grand et petit dimanche de foot





Chronique
6h30 Lever. La journée s’annonce belle pour ce qui est de la météo. Peut-être un peu trop chaude.
7h 00 Prière du matin de la Communauté. A l’office des lectures nous entendons la demande de Paul : Puisque vous êtes ressuscités avec le Christ, recherchez les réalités d’en haut.
8h00 Petit déjeûner. Le Père André demande si nous avons entendu durant la nuit les bacchanales des dames sur le stade. Non, je n’ai rien entendu ; j’ai un très bon sommeil...
10h  Homélie de la messe. Nous avons lu l’évangile de la foi de Thomas. Et le Père Prédicateur, très opportunément demande à toute l’assemblée, majoritairement supporter de l’équipe Saint-Maurice, si elle a la foi ou si elle veut retomber dans le paganisme des fétiches et des pratiques magiques...
11h45 fin de la messe. Parmi les annonces de la semaine, le Père curé demande un bon comportement durant le match de l’après-midi. Que les filles ne jettent pas des cailloux sur ceux qui leur semble des adversaires... Pas de provocation s’il-vous-plaît.
14h45 Grande averse pendant 15’ puis beau ciel bleu. Qui donc veut nous bénir ?
15h Je m’installe au premier rang de la tribune d’honneur, après avoir salué les chefs coutumiers derrière moi.
15h15 Entrée des équipes. Chants, prière, discours du Père Supérieur.
Première mi-temps :  Première occasion après 3 minutes de jeu, l’ambiance monte mais le score reste nul pendant toute la première partie, malgré l’arrivée de la coupe avec ses demoiselles d’honneur. 
Saint-Maurice se crée plus d’occasions de but.  
Deuxième mi-temps : Saint-Germain ouvre le score 1 à 0, à la 60’ minutes, puis vers la 70 minutes Saint-Maurice égalise. Le jeu, déjà très fort, augmente et la tension autour du terrain devient brûlante.
La tribune d'honneur se disloque! Mauvais présage!
 Et lorsque Saint-Maurice marque, tout explose. Les supporters de Saint-Germain s’en prennent à l’arbitre, un prêtre du diocèse, qui est protégé par le juge de touche qui est blessé. Le terrain est envahi par les supporters des deux équipes, les bâtons de fer, de bois, de bambou font leur travail, les cailloux zèbrent le ciel.... Les spectateurs-acteurs refluent par vagues...


La guerre envahit non seulement le terrain, mais de loin en loin, l’esplanade de la colline, les chemins vers le village. On exfiltre tant bien que mal le Père blanc. On se réfugie dans la maison de la mission...

17h 30 Dans notre cour intérieure, les chefs coutumiers et le comité des équipes sont invités à palabrer dans une salle particulière pendant qu’on s’occupe des blessés les plus graves, au moins trois.

18h30 La palabre porte ses fruits. Selon toute justice le groupe de conciliation valide la victoire de Saint-Maurice. La distribution des prix, protégée de véléités extérieures ans la cour de notre mission, a lieu dans une ambiance apaisée. Le gardien de Saint-Germain a reçu la médaille du meilleur gardien et la médaille du fair-Play, récompenses méritées parce que c’est un excellent gardien et qu’il a reconnu sans hésité le deuxième but encaissé. Saint Maurice emporte la coupe vers le village en espérant que le village restera entier et que la coupe nous reviendra dans deux jours... entière...
Les leçons de la journée :
  •        Il y a encore du travail pour polir et policer les mœurs de tout un chacun dans la paroisse. 
  •       Les médiations coutumières ont bien fonctionné. La palabre des chefs a abouti à la seule solution praticable. 
  •       Personne ne remet en cause l’organisation d’un tel tournoi et tout le monde nous invite à continuer...
  •       Courage, remettons le ballon sur le terrain et l’ouvrage sur le métier.